mercredi 11 novembre 2009

La prévention, un échec?

Par Luca Franceschi, président de Dianova International


En brisant l’ancien paradigme éducatif des parents éduquant leurs enfants, ou plus généralement des anciennes générations éduquant les nouvelles, il s’est créé une sorte de vide en grande partie comblé par les médias de  masse qui ont forgé des styles de vie stéréotypés, où la consommation est partie prenante du processus de construction identitaire.


Le vingtième siècle nous a laissé en héritage un certain nombre de questions demeurées ouvertes, notamment en ce qui concerne les drogues. L'une d'entre elles est la question de la prévention et des résultats obtenus ou pas dans ce domaine.
On pourrait penser que l'usage de drogues a augmenté en cinquante ans et que, par conséquent, toutes les actions menées à bien dans ce domaine ont échoué. Pourtant les plus récentes données de l’Office des Nations Unies sur les Drogues et le Crime montrent que l'usage de drogues a effectivement augmenté, mais pas autant qu'il ne l'aurait fait sans politique de prévention et qu’il tend à se stabiliser, voir à décroître dans certaines régions (1).
Par ailleurs, la prévention a très bien fonctionné dans certains domaines, par exemple le binôme drogue/sida, contré par les campagnes de prévention, l’accès aux seringues et aux préservatifs et par l'utilisation des produits de substitution, parvenant à réduire la contamination.
Dans une perspective différente, on pourrait penser qu'il est absurde d'évaluer les menées spécifiques réalisées dans le contexte de la société hyperconsumériste du monde occidental, où tout est fait pour augmenter la consommation – y compris celle des drogues, légales ou non.

Deux questions doivent être posées pour établir les fondements de nos actions de prévention:

1) Quelles bonnes raisons avons-nous aujourd'hui de ne pas consommer?
2) Ces raisons éventuelles sont-elles suffisantes?

Nous voulons éviter que l'usage de drogues nous empêche de nous réaliser en tant que personnes et comme communautés mais la relation entre l'être humain et les substances remonte à plus de sept mille ans (2). Depuis sept mille ans, nous sommes engagés, tel un vieux couple de danseurs, dans un pas de deux perpétuel où tour à tour l'on s'étreint puis se repousse. Depuis l'avènement de la révolution industrielle cependant, et plus précisément depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, son rythme a pris une ampleur et un volume inégalés dans l'histoire, à tel point qu'on ne sait plus qui mène la danse. Depuis cinquante ans nous faisons face à une consommation de masse qui renverse les barrières cul par-dessus tête – les barrières des générations, les barrières économiques, culturelles et sociales. Une partie des usages se transforme, évolue vers l’abus, vers ces épidémies de dépendances que nous connaissons trop bien, celles du tabac, des médicaments psychotropes, de l'alcool, du cannabis, de la cocaïne, de l'héroïne et des drogues de synthèse.

Contrôle ou répression? Traitement ou reductions des méfaits? Prévention ou éducation ? Probablement un peu de tout cela, mais nous pensons que le mot-clé pourrait être l’éducation.

En cinquante ans, le processus éducatif a changé lui aussi. Auparavant, c’était le rôle des anciens d’enseigner aux plus jeunes. Aujourd’hui les choses sont diverses, à plusieurs égards – pensons aux nouvelles technologies, avec qui les nouvelles générations sont bien plus à l’aise que les précédentes. C’est d’ailleurs ce qui se passe avec moult types d’usage de substances. En définitive, en brisant l’ancien paradigme éducatif des parents éduquant leurs enfants, ou plus généralement des anciennes générations éduquant les nouvelles, il s’est créé une sorte de vide.

Ce vide a été en grande partie comblé par les médias de communication de masse, par la télévision, le marketing qui a forgé des styles de vie stéréotypés, où la consommation de biens comme celle de substances sont parties prenantes du processus de construction identitaire et de l’identification au groupe.

Aujourd’hui, qu’il s’agisse d’acheter un bien ou une substance, ce que nous achetons avant tout, c’est une identité qui nous aide à nous sentir en conformité, en adéquation avec les modèles construits par d’autres.
Ces mécanismes ont été façonnés de toutes pièces dans le but de stimuler les consommations, pour vendre davantage, tout en parvenant toujours à donner au consommateur l’illusion d’un libre choix.

Pour prévenir la consommation de substances psychoactives, il faudrait donc parvenir à inventer un marketing capable de casser ces marchés ! Les universités enseignent comment créer des marchés fructueux, il devrait être intéressant d’étudier comment les briser ! Surtout d’aussi fructueux…

La solution passe par la réinterprétation d’une éducation sachant répondre aux besoins de l’époque de postmodernité dans laquelle nous vivons. Si l’ancien paradigme de l’éducation ne fonctionne plus à bien des égards, il nous appartient d’assimiler les forces éducatives présentes et, tel le judoka, d’utiliser le poids de l’adversaire à notre avantage.

Au cours des dernières années, le réseau Dianova a pris conscience de cette situation. Dans un effort de diversification, il a mis en œuvres différentes activités à forte connotation éducative et de soutien au développement personnel. Ces efforts ont été reconnus en 2007, avec le statut consultatif qui a été octroyé par le Conseil Economique et Social des Nations Unies dans trois domaines d’activités : les addictions, l’éducation et la jeunesse.

L’occasion nous est donnée au monde des ONG et au secteur de l’économie sociale de construire un ensemble de propositions, de programmes, d’initiatives novatrices qui viendront enrichir et compléter le système éducatif dans son ensemble – en particulier dans les espaces où les institutions ne parviennent pas à offrir seules des réponses adaptées aux besoins éducatifs de l’ère de postmodernité où nous vivons.
En définitive, plus qu’à celui de l’échec de la prévention, nous sommes face au grand défi de d’élaborer des solutions pour le 21ème siècle pour nous aider à nous défendre, à nous développer en tant qu’êtres, dans nos projets de vie et dans nos entreprises collectives.

(1) Rapport mondial sur les drogues, 2009 - Copyright © 2009, United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC)
(2) À l'Egypte ancienne, aux Assyriens de Babylone et à l'usage qu’ils faisaient de la fleur de lotus, à la fermentation du blé pour les bières antiques, en passant par les Grecs et leur grande philosophie basée sur un usage qui bannissait la perte de contrôle, jugée inacceptable, indigne des êtres évolués, citoyens actifs et parties prenantes de l'Agora.

3 commentaires:

  1. Intéressant parallèle entre la société consumériste et le besoin de consommer des substances. Le "Je pense donc je suis" de Descartes se transforme en "Je consomme, donc je suis", y compris toutes sortes de drogues.

    Nous vivons dans une société du tout jetable où il coûte plus cher de remplacer un produit que de le réparer. Aujourd'hui il ne viendrait à l'idée de personne d'amener son four à micro-ondes chez le réparateur (si tant est que l'on en trouve encore), on le remplace tout simplement. Et le four défectueux viendra grossir un petit peu la montagne de déchets de toutes sortes que produit tout un chacun.

    Pourtant, sans revenir aux temps de la lampe à pétrole et de la charrette à bras, on pourrait redéfinir un modèle de consommation axé sur la valeur à long terme du produit. Un économiste (américain je crois) a parfaitement défini le concept. Imaginez simplement: vous achetez une paire de chaussures toute bêtes, l'acte d'achat banal par excellence. Mais au delà de cette paire de chaussures, vous achetez en même temps son entretien, ses réparations futures chez le cordonnier, etc. L'objet de consommation, ici vos chaussures, s'inscrit alors dans le long terme, et on revient à des bases de consommation plus saines...

    Sans doute plus facile à dire qu'à faire. Néanmoins la tendance éco-responsable qui semble pointer le bout de son nez pourrait donner un peu d'espoir de changement, à moins que là aussi ce ne soit qu'un phénomène de mode.

    Quant à l'usage de drogues, il est tout simplement venu s'inscrire dans les us et coutumes de nos sociétés. Comme il le faisait chez les Incas ou les Assyriens.

    Alex T.

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  2. Evidemment, comme à chaque fois que l'on présente l'échec des politiques de prévention en matière d'usage d'alcool et de drogues, on nous parle encore d'éducation. "Education", le terme est tellement dénaturé qu'il en est devenu un voeu pieux, ce vers quoi se tourner quand tout le reste a échoué. Mais comment faire, comment mettre en place un projet de société réellement porteur des "vraies" valeurs éducatives, alors là on reste dans le flou artistique, voire cosmique.

    En tant qu'intervenant en toxicomanie, confronté tous les jours à la détresse des jeunes, des pas jeunes, des familles, j'estime que seule la prise en compte de nouvelles modalités liées à l'approche de réduction des méfaits peuvent être utiles en termes de prévention des dépendances.

    A quand un vrai débat sur la légalisation ou la dépénalisation du cannabis? Assez d'arguments moralisants à la sauce néoconservatrice yankee, assez d'argumentation pseudo-sanitaire, il est temps de parler des vraies questions et des vrais problèmes: seule une légalisation contrôlée nous permettra de faire face non seulement à l'abus de drogues, mais également au fléau de l'économie parallèle.

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  3. Hors sujet. On parle pas du débat sur les pros et cons de la légalization du cannabis, le texte est une réflexion sur la personne et la place qu'elle a dans la société ou on existe seulement si on consomme et l'auteur fait un rapport entre cette société et l'échec des politiques de prévention. Le vieux débat sur la légalization du cannabis c'est une autre histoire.

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