jeudi 7 janvier 2010

"Viens petit lapin"

D'une entreprise de taxis londoniens au couloir de la mort en Chine, le périple d'Akmal Shaikh ressemble à une épopée improbable impliquant des gangsters d'Europe de l'Est, des entreprises commerciales authentiquement farfelues et un rêve non abouti de starisation internationale.

Tout commence à Kentish Town, dans le nord de Londres, où vit Akmal avec son épouse et ses enfants. Le couple s'occupe d'une modeste entreprise de taxis et semble couler des jours tranquilles.

Pourtant, depuis longtemps déjà, Akmal a un comportement des plus étranges. De bizarrerie en bizarrerie, , il décide en 2005 de tout plaquer et de s'installer en Pologne, il annonce à sa famille son intention de monter une entreprise aéronautique, et ce bien qu'il ne dispose d'aucun moyen pour mener son projet à terme, ni argent, ni plan d'affaires, non plus qu'aucune expérience en la matière. L'aventure tourne court, évidemment. Akmal tourne alors le dos à toute sa famille et décide de demeurer en Pologne malgré les jours de vaches maigres qui s'annoncent. Obligé de dormir plusieurs fois à la dure, il finit par échouer dans la capitale, Varsovie. Son amie de l'époque rapporte son comportement "ridicule et stupide" comme la fois où il lui envoie une fausse lettre pour lui faire croire qu'il avait gagné un million de Livres sterling.

Akmal entreprend alors une longue campagne d'envoi de courriels à toutes sortes de célébrités, de personnalités politiques - un matraquage écrit en énormes lettres corps 72 points qui révèle son état mental. Il y explique comment il dialogue régulièrement avec l'ange Gabriel, et annonce que les attentats de Londres du 7 Juillet 2005 auraient pu être évités si on lui avait permis de tenir une conférence de presse... Un autre de ses courriels est adressé au père Noël. Plusieurs messages ont été transmis à un groupe de 74 associations et particuliers, parmi lesquels se trouvent Tony Blair, Paul McCartney et George W. Bush.

Mais au milieu de ce tissu d'absurdités, l'avocat d'Akmal affirme qu'il y avait les preuves de son implication avec de dangereux criminels qui ont profité de sa naïveté. L'un des courriels mentionne notamment un certain Carlos, un individu décrit par Akmal comme devant lui permettre de réaliser son rêve de gloire dans l'industrie musicale. Akmal affirmait que le dénommé Carlos possédait d'excellents contacts et connaissait même un producteur susceptible de l'aider à devenir une star de la pop. Bien qu'il n'ait jamais eu aucune expérience de la musique et moins de talent encore, il entreprend cependant d'enregistrer une chanson anglo-arabo-polonaise intitulée "Come Little Rabbit", dont Akmal pensait qu'elle deviendrait non seulement un hit mondial, mais qu'elle parviendrait à mener le monde à une paix durable.

Le piège se referme

Le dénommé Carlos affirme alors à Akmal qu'un autre individu pourrait l'aider à percer, mais il faut pour cela se rendre au Kirghizstan. En septembre de cette année, Akmal arrive dans ce pays et se voit aussitôt confisquer son passeport. Il ne s'en offusque d'ailleurs pas, convaincu qu'il serait bientôt devenu si célèbre que son visage serait reconnu par n'importe quel douanier… On le présente alors à un certain Okole, un individu censé posséder un gros night club en Chine; ce dernier l'invite à y lancer sa carrière internationale avec "Viens petit lapin".

En route pour la Chine, les deux hommes s'arrêtent à Dushanbe au Tadjikistan où ils logent tous deux dans un hotel cinq étoiles, tous frais payés pour Akmal. Ce dernier y voit le signe de son statut de célébrité internationale. Okole lui annonce alors qu'il doit, lui Akmal, se rendre en Chine seul car l'avion est plein. Akmal affirme que c'est à ce moment que l'homme lui aurait donné une mallette tout en lui promettant de le rejoindre par le prochain vol.

Le 12 septembre dernier, Akmal est arrêté par les agents des douanes à Urumqi. Dans ses bagages on retrouve près de quatre kilos d'héroïne.

Akmal affirme immédiatement ne rien savoir de cette drogue. Mieux, il veut aider les autorités et leur confie tout ce qu'il sait d'Okole, notamment son arrivée prévue par le prochain avion. Evidemment, Okole ne se montrera jamais et Akmal est placé en détention. Selon la loi chinoise, l'état de santé mentale doit être pris en compte en cas de crime grave, cependant les demandes répétées d'Akmal et de ses avocats pour une évaluation psychiatrique ont toutes été rejetées.
Lors de la première audience d'Akmal devant ses juges, ce dernier tient à prononcer une longue déclaration, une litanie de propos décousus, voire absolument incohérents qui font bien rire les juges.

Akmal est condamné à mort. Jamais il n'a été examiné par un psychiatre. La seule évaluation a été faite par le Dr Peter Schaapveld, un psychologue clinique londonien, sur la base de l'entretien accordé par les autorités chinoises au Foreign Office britannique. Le Dr Shaapveld a tiré de cet entretien un rapport clinique établissant avec une quasi certitude que ce dernier souffrait d'un trouble de santé mentale – trouble bipolaire ou schizophrénie.

Enième victime collatérale du trafic d'héroïne, Akmal a été exécuté après que les autorités chinoises ont rejeté tout appel à la clémence. Hormis son souvenir, ce qui reste de lui est une chanson idiote. Une chanson par laquelle il avait rêvé apporter au monde une ère de paix, une chanson à ce point ridicule qu'elle en devient aujourd'hui d'une infinie tristesse.

D'après un article par The Guardian
Guardian.co.uk

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